5 mai 2016

Ghar El Melh 2016 : La joëlette et la main levée...par Selim Torgeman



Ali l'homme au grand coeur

J’ai participé à la 1ère édition du semi-marathon de Ghar El Melh. Ayant été absent durant les années suivantes, je voulais prendre part cette année au départ. J’ai tenu à le faire essentiellement pour mon ami Ali que je ne connaissais pas il y a une année. Je l’ai croisé lors du Run In Carthage et lui ai brièvement parlé. Je le connaissais plus, parce qu’il est devenu une Star dans le milieu du running en Tunisie. Il a parcouru 100 km d’affilée en moins de 10 heures, alors que c’était sa première participation. Autant dire un exploit! Je connais peu de personnes qui ont parcouru d’aussi longues distances. Je pense à Moncef Debaieb, le détenteur des records parmi les joggers de Tunisie.

J’ai appris à mieux connaitre le célèbre Ali Ben Amor lorsque je suis allé à Nice pour mon 2ème marathon. Son hospitalité, son dévouement et sa joie de vivre sont inégalés. J’ai fait une plus profonde connaissance avec un homme à principes qui a su se fondre parmi la population et se faire aimer par les Niçois. Il ne s’est pas contenté de vivre reclus au sein d’une communauté d’expatriés. Il fait partie des azuréens. Croyez-moi, si ces derniers avaient senti le moindre comportement inadéquat, il aurait été très vite  rejeté. J’ai découvert une capacité exceptionnelle d’intégration. Grâce à Ali, à ses précieux conseils, à sa disponibilité à me faire découvrir le parcours, j’ai réalisé la plus belle course de ma vie jusqu’à présent.
Lors de son précédent séjour en Tunisie, je suis allé le voir dans la région de Ghar El Melh. Alors que la plupart des gens profitent de leurs quelques jours de vacances pour se promener, se reposer et prendre du bon temps, notre Ali était enfoui dans un atelier de ferronnerie à concevoir la joëlette. Il coupait, soudait, assemblait des tubes de fer de différentes dimensions sous la supervision de son ami d’enfance, le très aimable Ferjani.
Je connais les difficultés par lesquelles est passé Ali pour que cette manifestation ait lieu et qu’elle se perpétue d’année en année. Il persiste et signe contre vents et marées. Il est déjà difficile de réaliser quelque chose en étant sur place. Quelle galère d’essayer à distance alors qu’on n’a que quelques jours sur place. Un budget limité et une administration que nous avons tous côtoyé ne facilitent pas la tâche. La seule suggestion que je pourrais lui faire est de responsabiliser certaines personnes à prendre en charge certaines tâches. Il ne peut tout faire, tout seul. Par exemple, il incombera à un individu en particulier de former les volontaires pour baliser le parcours et assurer un meilleur ravitaillement.
Ali est un battant. Là où d’autres à la suite d’une situation défavorable abandonnent, il tient bon et réussit ce qu’il fait. Je pense que son geste pour les personnes en situation d'handicap dénote d’un homme d’une grande générosité, un homme au grand cœur.

Une équipe soudée


Aussi, connaissant l’homme, Ali, je voulais rendre hommage au concepteur de la course. Je tenais à prendre part à l’équipe de la joëlette. Je sentais que je ne pouvais pas tenir tout un parcours en immobilisant une main ou deux. Je me suis très vite mis dans la tête que je pouvais être un bon remplaçant. J’ai compris qu’il fallait un groupe de base solide qui a des performances bien établies. Il a naturellement été constitué par le trio de grands athlètes que sont Saoud Manel, Rafik Chettaoui et Mohamed Ali Sbai. Dès les premiers kilomètres, ils ont su mettre la caravane en marche dans les montées pour établir une bonne vitesse de croisière. Je me suis très vite senti entraîné par ce flot et a voulu contribué à l’effort. J’ai tendu une main pour essayer d’équilibrer le navire. Puis j’étais pris dans le sillage, envoûté par la chanson de Saoud (Oussama, I am crazy loving you) et par les cris de Mohamed Ali qui encourageait les spectateurs à applaudir Oussama.  J’ai senti que nous étions des rameurs sur un même bateau. Si quelqu’un lâche prise, le navire se renverse. La somme d’individus ne fait plus qu’un.


La main tendue de Son Excellence Mr l’ambassadeur d’Inde

Je voudrais rendre hommage à son Excellence Mr l’ambassadeur d’Inde. Par sa simplicité et son dévouement, il a su prendre une part au sein du groupe. Je ne le connaissais pas auparavant. Quand je me suis présenté à lui, il a fait de même en me donnant son prénom. A aucun moment, il nous a fait savoir sa fonction. Tout au contraire, il n’a hésité à aucun moment à tirer, pousser ou soulever avec nous la joëlette quand celle-ci est devenue plus difficile à manier dans le sable.
Je pense que les personnes qui ont quelque chose dans leur tête n’ont pas besoin de le montrer. Elles sont les plus humbles. Ceci est tout en leur honneur. J’ai couru pendant plusieurs années avec un autre groupe, en compagnie de Taieb Ben Othman et de Khalil Errais, le Carthage Hash House Harriers. D’autres ambassadeurs prenaient part à nos randonnées, en particulier Mr Doykov, SE l’ambassadeur de Bulgarie et SE Mr Robert Godec, l’ambassadeur des USA en Tunisie. Ils sont devenus mes amis et m’ont invité à plusieurs reprises à leurs résidences. Le sport rapproche beaucoup des personnes d’horizon diverses qui n’ont d’autres intérêts que le plaisir de partager de bons moments. J’ai pu constater, chez Mr Godec, qu’au-delà des réserves de la fonction, il y a un être humain au grand cœur. En le fréquentant personnellement, j’ai connu un homme très sensible et attentionné. Les apparences sont trompeuses. Il vivait un handicap sur le plan familial plus important que celui d’Oussama.

La photo avec la main levée

Je trouve que c’est une photo très expressive. Elle dénote la satisfaction d’un travail bien fait. Mission accomplie. La souffrance du parcours est oubliée. Le V de la victoire est brandi. Oussama est content, c’est ce qui compte pour nous. Il lève lui aussi la main. Il fait partie intégrante du groupe. Son rêve a été réalisé. Il se peut que cette expérience ait été au-delà de son imagination. Il n’aurait jamais pensé participer à une course à pied parmi les coureurs.
En voyant le geste de Heifa, le regard pointé vers le sol, j’ai tout de suite pensé à une image qui m’a marqué que j’ai vu dans les livres d’histoire : celle des JO de Mexico de 1968.



Comment transmettre un message fort à travers la course à pied : Les JO de Mexico 1968


Au niveau de la Tunisie

Les Jeux Olympiques de Mexico de 1968 sont mémorables pour nous tunisiens. C’est l’année où Mohamed Gammoudi s’empare de la médaille de bronze sur le 10000 mètres le 17 octobre et rafle la médaille d’or sur le 5000, deux jours plus tard. Quelle consécration ! Il faudra attendre plusieurs années pour qu’Oussama Mellouli et plus récemment Habiba Ghribi obtiennent à leur tour le précieux métal. Si peu de médailles pour un pays. De quoi laisser réfléchir sur notre politique sportive. Je pense pour ma part, qu’entre autres raisons, les priorités sont accordées aux sports collectifs et essentiellement à ce cannibale qu’est le football. Ce n’est qu’un avis personnel.

A travers le monde

Le même jour que la médaille de bronze de notre compatriote, les JO de Mexico ont été marqués par une image forte qui est devenue un symbole de lutte pour la liberté. C’est la photo de Tommie Smith et John Carlos avec les poings levés lors de la cérémonie de remise des médailles du 200 mètres. Ils ont chacun un gant noir que les Black Panthers, un groupe radical, brandissent en tant que combat des noirs pour plus de justice sociale et d’intégration dans la société américaine. Leurs regards se détournent du drapeau américain et feignent de ne pas entendre l’hymne national de leur pays. Ils dirigent leurs yeux vers leurs chaussettes noires représentant la misère de leur communauté. Il faut dire que cette période est marquée par des troubles et notamment par l’assassinat du révérend Martin Luther King Jr cinq mois plus tôt. Le pacifiste, le tolérant, le défenseur de la justice a été tué.

Ces deux athlètes ont pris un risque et ont assumé leur choix. Ils savaient que toutes les télévisions du monde allaient retransmettre cette image. Celle-ci n’a pas plu à tout le monde. Ils ont été renvoyés du village olympique. Leur carrière a été interrompue alors que Tommie Smith venait d’établir le record du monde en 19,83 s. Ils ont reçu des menaces de mort et n’ont pas pu trouver de travail, même en tant que laveurs de voitures. Maintenant, ils sont célébrés en tant que héros.



No one left behind


Ce slogan est utilisé par plusieurs armées du monde. Il signifie un esprit de cohésion dans le groupe. Il n’y a pas de blessés laissés derrière sur le champ de bataille. Au lieu de fuir et sauver sa peau, il faut résister pour secourir ceux qui ne peuvent désormais plus le faire par eux-mêmes. Il en est de même avec l’esprit de la joëlette. Chacun aura l’opportunité de partager avec nous le bonheur de participer à une course à pied. Si quelqu’un ne peut courir avec ses pieds, c’est nous qui le porterons jusqu’à la ligne d’arrivée. Il suffit de voir la joie sur le visage du petit Oussama pour ressentir qu’on a accompli un acte utile en ce jour mémorable de la 4ème édition du semi-marathon de Ghar El Melh. Je ne peux conclure sans cette citation que j’aime beaucoup. « I cried because I had no shoes until the day I saw the man with no feet».  Je pleurais parce que je n’avais pas de chaussures jusqu’au jour où j’ai vu l’homme qui n’avait pas de pieds.
Enfin, je voudrais remercier nos deux maestro, M. Mohamed Ali Baccouche et Dr. Hamouda Boussen, sans qui la course à pied ne serait pas ce qu'elle est en Tunisie.

Et moi, runneuse tunisienne, je voudrais remercier les photographes d'avoir immortalisé ces moments et Selim, un homme au grand coeur aussi, dont j'admire la persévérance et l'humilité, d'avoir bien voulu partager son expérience avec moi et les lecteurs du blog!

4 commentaires:

  1. Selim est un homme avec un coeur gros comme ça. Pas étonnant de sa part de nous transmettre ce grand moment d'émotion. Bravo.

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  2. Joli récit. Bravo Selim et Heifa.

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    1. j'ai eu les larmes aux yeux en lisant ce récit encore et encore! Magnifique!

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